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Visite à l'institut du bouddhisme tibétain à Lhassa

par Elisabeth Martens, le 6 janvier 2026

Lors de mon dernier périple au Tibet en juin 2025, nous avons eu l'occasion de visiter l’institut du bouddhisme tibétain de Lhassa. Nous avons été reçus par le directeur de l’établissement, également haut lama du monastère de Sera et directeur de l’association bouddhiste du Tibet. Il nous a fait découvrir différentes classes d’études bouddhistes et nous a expliqué le fonctionnement quotidien de l’institut.

 

L’institut compte actuellement 700 étudiants, dont une majorité d’hommes, pour seulement 100 femmes. Dans le bouddhisme en général, et particulièrement dans le bouddhisme tibétain, les nonnes ont toujours bénéficié d’un statut inférieur, avec des possibilités d’ordination complète très limitées et un accès restreint à une formation bouddhiste avancée. Les figures d’autorité (lamas, tulkus, abbés) et les détenteurs de lignées étaient traditionnellement des hommes, et le sont encore majoritairement aujourd’hui. En revanche, les femmes tibétaines constituaient le principal soutien matériel des monastères (dons, nourriture) et étaient les piliers de la dévotion ainsi que des pratiques rituelles domestiques. Cela semble toujours se vérifier au vu du nombre réduit de femmes dans les temples.

La plupart des étudiants s’inscrivent à l’institut de leur propre initiative. Certains sont envoyés par différents monastères du Tibet, car ils sont repérés comme étant de « bons éléments ». L’âge minimal pour intégrer l’institut est de 15 ans. L’établissement accueille également quatre enfants reconnus comme « bouddhas vivants », âgés de 3 à 5 ans. La reconnaissance des « bouddhas vivants » s’est institutionnalisée dès 1793, lorsque la dynastie Qing a instauré le système de l’Urne d’or afin de superviser et valider les principales reconnaissances, et ainsi éviter les conflits. Le directeur nous précise que, depuis 2007, l’Administration chinoise des affaires religieuses publie une liste officielle des « bouddhas vivants » afin de lutter contre les imposteurs et de contrôler strictement le processus de reconnaissance. Aujourd’hui, un « bouddha vivant » est à la fois un maître réincarné du bouddhisme tibétain, objet de vénération religieuse, et une figure institutionnelle dont la reconnaissance est soumise à un cadre étatique rigoureux. Ces enfants sont sélectionnés par le système traditionnel des tulkous, puis tirés au sort dans l’Urne d’or au Jokhang. Leur désignation doit ensuite être approuvée par le gouvernement chinois. Une fois reconnus, ils sont envoyés à l’institut pour y recevoir leur formation.

Trois niveaux d’étude sont proposés aux étudiants, selon le grade visé, avec des cycles allant de un à quatre ans. « Neuf diplômés sont sortis de notre institut l’année dernière », nous indique le directeur, « et ils ont été envoyés dans différents monastères pour enseigner ». Les cours portent, pour 60 %, sur la compréhension des textes sacrés, leur mémorisation, la littérature, la logique et la philosophie bouddhistes, l’histoire du bouddhisme ainsi que l’étude du sanskrit, du tibétain et du chinois ; pour 20 %, sur des matières générales telles que sciences, mathématiques, économie, géographie et histoire ; et pour 20 %, sur l’éducation civique, incluant l’éthique, la sociologie, la politique, l’utilisation des PC, l’IA et d’autres technologies numériques. « Un terrain de sport donne l’occasion aux étudiants de se défouler », ajoute le directeur en riant. Il nous montre ensuite une chambre double, joliment aménagée, avec des meubles en bois laqué, une bibliothèque, un bureau et un écran. À l’infirmerie, nous sommes accueillis par un médecin qui pratique trois types de médecine : tibétaine, chinoise et occidentale. Nous assistons ensuite à un cours de philosophie bouddhiste pour les moines, puis au même cours dans une autre classe destinée aux nonnes. Un temple a été construit dans l’enceinte de l’institut. Lorsque nous le visitons, un lama est assis au centre de la salle des prières, où quelques étudiants psalmodient, dispersés sur les bancs.

 

L’enseignement, les fournitures scolaires, les repas, le logement et les soins médicaux des étudiants sont pris en charge par le gouvernement de la Région autonome du Tibet (RAT). Le directeur en profite pour nous expliquer que tous les moines de la RAT, ainsi que tout le personnel religieux en Chine, quelle que soit la religion, bénéficient d’une allocation mensuelle (équivalente à un salaire minimum), de la sécurité sociale et d’une retraite. Pour le gouvernement chinois, c’est une manière de reconnaître et d’officialiser les pratiques religieuses. En parallèle, l’Administration des affaires religieuses peut canaliser les religions, contrôler la fréquentation des monastères et intervenir en cas de débordements. « Le gouvernement chinois est très clair à ce sujet : toutes les pratiques religieuses sont tolérées tant qu’elles n’interfèrent pas avec la politique. C’est pourquoi il existe un département des Affaires religieuses au sein du ministère de la Culture. Cela n’a rien de nouveau : cette institution existe depuis la dynastie Han (206 av. J.-C. – 220 apr. J.-C.). »

Le directeur nous apprend que les moines ne représentent plus que 4 % de la population de la RAT, loin des 20 % du début du XXᵉ siècle, « mais c’est un chiffre en hausse constante », ajoute-t-il. « L’intérêt pour les religions est plus fort qu’avant, au Tibet comme dans le reste de la Chine, et même dans le monde », confie-t-il, manifestement ravi. Je garde pour moi la réplique qui me vient spontanément : « le monde est devenu tellement instable que les gens ont peur ; la religion est depuis toujours un moyen de se rassurer ». Et oserais-je lui dire qu’en France, le pourcentage de prêtres n’est que de 0,018 % de la population ? Pour atteindre un ratio comparable à celui du Tibet, il faudrait trente prêtres par village. En revanche, nous sommes abondamment servis en spiritualités de tous types et pour toutes situations.