Le Panchen Lama, entre prières, politique et champs de quinoa
par Elisabeth Martens, le 16 octobre 2026
Ces derniers mois, le Panchen Erdeni Chokyi Gyaltsen a beaucoup circulé au Tibet. On l’a vu à Lhassa et à Shigatse, bien sûr, mais aussi dans les campagnes, dans des monastères, une entreprise de médecine tibétaine, une station thermale et même au milieu des champs de quinoa.
« Le Panchen Lama entre bouddhisme tibétain et vie politique au Tibet »
Ce fut un emploi du temps plutôt chargé pour le 11e Panchen Lama. En effet, il porte plusieurs casquettes : à ses fonctions religieuses comme vice-président de l’Association bouddhiste de Chine et président de sa branche tibétaine s’ajoute celle de membre du Comité permanent du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC). En tant que responsable religieux, il se doit de conserver son rôle spirituel tout en participant à la vie sociale et aux institutions du pays.

Le 19 septembre, il était à Lhassa pour participer à la deuxième réunion du Comité de travail sur le bouddhisme tibétain du 11e Conseil de l’Association bouddhiste de Chine. On y a adopté un plan de travail quinquennal pour 2026-2030 qui doit fixer les orientations du bouddhisme tibétain institutionnel pour les prochaines années : renforcer les structures du bouddhisme tibétain pour qu'elles servent de pont entre les autorités et les religieux, poursuivre l'effort d’adaptation du bouddhisme tibétain à la société socialiste car « aimer la religion » ne contrevient en rien à « aimer le pays ».

Le panchen lama assiste à la deuxième réunion du Comité de travail sur le bouddhisme tibétain du 11e Conseil de l'Association bouddhiste de Chine
Onze jours plus tard, le 30 septembre, une nouvelle réunion était programmée. Cette fois, il présidait la sixième réunion du 12e Conseil de la branche tibétaine de l’Association bouddhiste de Chine. Les participants ont étudié les orientations données par Xi Jinping ainsi que celles exposées quelques jours auparavant à Shigatse par Hu Changsheng, tout juste nommé secrétaire du Parti communiste chinois pour la Région autonome du Tibet.
Dans la lignée de Hu Changsheng, le Panchen Lama a demandé de renforcer l’éducation politique et de mieux faire connaître les textes législatifs auprès des responsables religieux, notamment la loi sur la promotion de l’unité et du progrès ethniques et le règlement sur les affaires religieuses de la Région autonome du Tibet. Il a également repris plusieurs thèmes régulièrement avancés par le gouvernement chinois : renforcer le sentiment d’appartenance à la nation chinoise, favoriser la cohésion entre les différents groupes ethniques et inscrire les activités du bouddhisme tibétain dans le cadre politique et juridique de la République populaire de Chine.
Il fut aussi question de choses nettement plus terre à terre : vérifier les installations des monastères, prévenir les incendies, entretenir les bâtiments, protéger les biens culturels et améliorer la sécurité des transports. Pour des monastères dont certains bâtiments sont vieux de plusieurs siècles, ce n’était pas vraiment un détail.
Le Panchen Lama a encore présidé la septième réunion du cinquième Conseil de la Fondation pour le développement du Tibet et assisté à une exposition célébrant les cinq ans du programme « La santé pour tous au Tibet ». Il a participé à une conférence consacrée à l’autonomisation et au développement de la jeunesse tibétaine, puis a pris connaissance des rapports du Comité de gestion du monastère de Tashilumpo et de son Comité de gestion.
Son périple s’est poursuivi dans le comté de Kangma, où il a visité la base d’éducation patriotique de la « Nouvelle Ère de Naining ». Ce centre a été créé autour de la mémoire de la résistance tibétaine à l'expédition britannique de 1904, il commémore les Tibétains morts lors des combats contre les forces britanniques, notamment lors de la bataille du monastère de Naining Qude. Le site a reçu officiellement en 2024 le statut de « base d'éducation patriotique » au niveau de la Région autonome du Tibet.
Puis il s'est rendu dans la communauté de Xingfu, ou « communauté (ou quartier) du Bonheur », située dans le sous-district de Chengbei, district de Sangzhuzi. Ce quartier de Shigatse regroupe des habitants appartenant à 16 groupes ethniques, notamment Tibétains, Han et Hui. Il a été désigné en 2024 comme « modèle national » pour la promotion de « l’unité et du progrès ethniques », une distinction décernée par les autorités chinoises aux collectivités considérées comme exemplaires dans le rapprochement entre les différentes ethnies. Dans le cas de Xingfu, cela se traduit concrètement par des activités communes entre habitants des différentes ethnies, l'organisation collective de fêtes, l'apprentissage de la langue chinoise standard et diverses actions destinées à favoriser les échanges entre les groupes.

À cette occasion, le Panchen Lama a rappelé que le développement actuel du Tibet avait été rendu possible par la direction du Parti communiste chinois, le système socialiste et le système d’autonomie ethnique régionale. Selon lui, leur maintien est également la garantie du développement futur de la région.
Dans le comté de Saga, le Panchen Lama a visité une unité de culture et de transformation du quinoa. Il a parcouru les plantations et s’est informé sur le développement de cette production agricole. À Xietongmen, il s’est arrêté dans une entreprise spécialisée dans la médecine et la pharmacopée tibétaines, la "Tibet Aru Langjie Tibetan Medicine and Pharmacy Development Co., Ltd.". Il y fut question de la manière de préserver les savoirs médicaux traditionnels, de les adapter aux conditions actuelles et de créer des emplois.

À Kaga, il a visité la station thermale et s’est intéressé au « nouveau tourisme », aux hébergements chez l’habitant et aux possibilités de conjuguer activités touristiques et culture locale.
À la fin de cette série de visites, le Panchen Lama a replacé les transformations économiques et sociales qu’il a observées et l’amélioration des conditions de vie dans les 75 années écoulées depuis la libération pacifique du Tibet.
Mais pendant cette tournée, il n’a pas seulement siégé dans des réunions et visité des projets de développement, il a aussi rempli sa fonction religieuse.
Au Tashilumpo, le monastère de Shigatse où il réside, il a organisé une cérémonie de prières pour les victimes des coulées de boue survenues dans le comté de Gyirong. Il a participé à une cérémonie collective de prières et de récitation de textes bouddhiques, assisté aux danses religieuses et béni les fidèles en posant la main sur leur tête. Il a aussi procédé à la tonsure de plusieurs jeunes moines et leur a transmis les vœux de novice.
Il s’est encore rendu dans plusieurs monastères où il fut reçu selon le plus haut protocole religieux : Naining Qude, dans le comté de Kangma, Qianggui Qude, dans celui de Bailang, et Xiezhulin.
Plusieurs vice-présidents de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC) de la Région autonome du Tibet ont participé à certaines de ces activités, parmi lesquels Zhukang Thubten Kezhub et Salong Pingla, deux hauts dignitaires du bouddhisme tibétain, ainsi que Baima Wangdui et Yu Yungui, deux cadres politiques tibétains du PCC.
En quelques semaines, le Panchen Lama a présidé une réunion consacrée à l’adaptation du bouddhisme au socialisme, a ordonné de jeunes moines, a prié pour les victimes d’une catastrophe, a parlé de Xi Jinping, a inspecté des champs de quinoa, s’est intéressé à la pharmacopée tibétaine, a visité une station thermale. Dans le contexte chinois, cet ensemble d'activités variées est le reflet de la place que les autorités accordent aujourd’hui aux responsables religieux : conserver leur fonction spirituelle tout en participant à la vie sociale et aux institutions du pays. Le Panchen Lama semble, pour sa part, avoir pleinement endossé ces rôles.