Au monastère de Shouling à Luhuo
par Elisabeth Martens, le 22 août 2026
Un petit déjeuner servi sur une belle terrasse offre un panorama grandiose sur les sommets au creux desquels se niche la petite ville de Luhuo, une petite ville sans histoire ... c'est pourtant devenu une longue histoire ! Pour atteindre le monastère de Shouling, ou monastère de la « Longévité », nous devons encore grimper quelques centaines de mètres. Construit en trois niveaux et accroché à la pente escarpée, il a subi au cours de son histoire plusieurs destructions dues à des tremblements de terre et a été déplacé trois fois. Après le séisme de 1973, il a été reconstruit à son emplacement actuel.

Le lama qui nous sert de guide à travers le complexe monastique nous explique que les bâtiments et l'infrastructure sont pris en charge par le gouvernement, mais que tout ce qui est « décor » provient des dons des fidèles. « Actuellement, il n'y a plus que 246 moines qui vivent au monastère de façon permanente », ajoute-t-il de manière désolée. « Mais comme le domaine est trop vaste, il est géré par un comité mixte, composé à la fois de moines et de personnel laïc. »
À l'origine, le complexe monastique fut conçu pour accueillir jusqu'à 2 000 moines. Il compte 277 bâtiments incluant des salles de prière et les chambres des moines. Il est centré autour d'une grande salle d'assemblée et comprend également un hall principal, ainsi qu'un long couloir de moulins à prières qui s'étend du pied de la colline jusqu'à mi-pente.
Le temple principal dans lequel nous entrons en nous faufilant sous des échafaudages est plongé dans l'obscurité. Il abrite de nombreuses reliques dont la plus célèbre est une statue en argent massif de Bouddha Shakyamuni, haute de 3 mètres. Elle aurait été fabriquée par des artisans envoyés par le 5ᵉ dalaï-Lama. Dans le temple se trouvent également des sutras anciens, de précieux thangkas et des fresques murales. Comme dans tous les temples au Tibet, il est interdit de prendre des photos, une mesure pour préserver les précieuses reliques, nous dit-on. Ces trésors sont honorés par une population locale dévote qui laisse de nombreux billets de banque en offrande aux pieds des reliques et des statues.
Des Bouddhas et des bodhisattvas
Le Bouddha en argent massif qui trône au centre du temple représente Shakyamuni, ou le Bouddha historique (Ve siècle av. J.-C.). On l'appelle également le « Bouddha du présent ». Cela signifie que dans les croyances bouddhistes de la réincarnation, il y en eut de nombreux dans le passé, et qu'il y en aura de nombreux dans le futur. Ceux du futur sont représentés par Maytrea, une sorte de « condensé » des Bouddhas du futur. Bouddhas du passé, du présent et du futur sont tous des émanations d'un « Dharmakaya », ou « corps de Vérité » qui est la nature ultime et commune à tous les Bouddhas, au-delà de toute forme et de toute conceptualisation. C'est « l' Essence une » dont tout émane.
Le Bouddha Shakyamuni est présenté assis en lotus, avec le mudra (la gestuelle) de la « prise de terre à témoin ». Il est entouré de deux bodhisattvas : Avalokiteśvara à gauche et Mañjuśrī à droite. Un bodhisattva est un être ordinaire qui est sur la voie de l'éveil (le nirvāna), mais il refuse d'y entrer tant qu'il y a de la souffrance autour de lui, il se sent personnellement responsable d'aider tous les êtres à se libérer de la souffrance.

Avalokiteśvara est le nom sanskrit du bodhisattva de la compassion infinie. En tibétain, on le nomme Tchenrezi ; il est considéré comme le plus important protecteur du Tibet. En chinois, on le nomme Guanyin ; il est parfois représenté dans une version féminine, avec de nombreux bras disposés en couronne autour de sa tête, et dans chaque main, un œil contemplant la souffrance du monde. Mañjuśrī est représenté brandissant une épée qui tranche l'ignorance : c'est le bodhisattva de la sagesse. Pour les bouddhistes, l'ignorance est la croyance selon laquelle nous nous trouvons dans un monde réel, constitué de choses fixes et immuables. Cette croyance (ou naïveté) est source de souffrance infinie.

La similitude entre la foi bouddhiste et chrétienne m'a toujours frappée : toutes deux se basent sur la souffrance humaine, elles ne sauraient s'en passer. Dans la pensée chinoise, taoïste ou confucéenne, ce thème de la souffrance n'est pas omniprésent ; la souffrance est le versant nécessaire de la conscience du bonheur, et inversement, le bonheur est le versant nécessaire à la conscience de la souffrance. Ces deux états sont transitoires, et nous fluctuons de manière plus ou moins fluide de l'un à l'autre.
Mais je ne vais pas m'étendre ici sur ces sujets philosophiques, bien qu'ils soient au cœur de l'enseignement du Bouddha. Il y a bien assez d'ouvrages sur le dharma (la pensée ou l'enseignement du Bouddha). Celui qui m'a le plus éclairé est « Le Bouddhisme du Bouddha » d'Alexandra David-Néel. En revanche, il y a peu d'ouvrages éclairants sur l'histoire des institutions bouddhistes, alors qu'il me semble que la distinction entre « enseignement du Bouddha » et « institutions bouddhistes » devrait être aussi limpide que celle entre « enseignement de Jésus » et « institutions chrétiennes » : les paroles et la pensée de Jésus n'ont pas initié la construction d'immenses et richissimes cathédrales et encore moins les croisades ou l'inquisition.
Une histoire longue avec de nombreux rebondissements
L'institution du bouddhisme tibétain, qui aujourd'hui comprend quatre écoles principales, est celle qui s'est la plus éloignée de la pensée originelle du Bouddha. Quand on parle du « bouddhisme tibétain », on parle moins de l'enseignement du Bouddha que de l'enseignement d'un « second bouddha ». Ce second Bouddha est un maître tantrique du nom de Padmasambhava (717-762). On dit habituellement que l'enseignement du Bouddha historique (Shakyamuni) est exotérique, tandis que celui de Padmasambhava est ésotérique.

C'est ce maître indien qui a donné au bouddhisme du Tibet ses caractéristiques tantriques. Au Tibet, on l'appelle Guru Rinpoché. Le bouddhisme sous sa forme chinoise était déjà présent à la cour des Tubo (dynastie tibétaine du Yarlung, 630-842) grâce au premier roi historique des Tubo, Songtsen Gampo. Il épousa la princesse Wen Cheng, la fille de l’empereur Taizong (599-649) qui régnait sur la Chine des Tang (618–907), une époque quia mis le bouddhisme à l'honneur. Le bouddhisme chinois fut évincé par Padmasambhava sur le plateau tibétain. Le maître indien fut le fondateur de la première école du bouddhisme tibétain, l'école des Anciens, ou Nyingma, et fit construire le premier monastère au Tibet, à Samyé.

S'installant au Tibet, le bouddhisme tantrique a connu de nombreux rebondissements. Au IXᵉ siècle, il a subi une période de recul avec le roi Langdarma, qui voulut un retour à la religion autochtone du Tibet, le bön. On dit qu'il se fit assassiner par un lama bouddhiste en 842, ce qui amena l'effondrement de l'empire Tubo.L'empire se divisa pendant quatre siècles, subissant des rivalités entre familles et tribus.
Cette période de fragmentation politique fut aussi celle d'une renaissance religieuse aux Xᵉ et XIᵉ siècles, souvent appelée la « seconde diffusion » du bouddhisme au Tibet. De nombreux maîtres indiens furent alors invités par les souverains tibétains pour raviver la foi et clarifier les enseignements. Certains d'entre eux vinrent également pour fuir les raids musulmans qui sévissaient dans le nord de l'Inde.
Le maître bengali Atiśa (982-1054) est le plus célèbre de ces érudits invités. Arrivé au Tibet en 1042, il fonda l'école Kadam qui mit l'accent sur la discipline éthique et la progression graduelle sur la voie vers le nirvana.
Le grand traducteur Marpa (1012-1097), Tibétain de naissance, effectua plusieurs voyages en Inde pour s'instruire auprès de sages érudits comme Nāropa. Le disciple de Marpa fut le célèbre poète et yogi Milarepa (v. 1040-1123). Marpa et Milarepa furent deux figures fondatrices de l'école Kagyu. Quant à l'école Sakya, elle fut fondée au XIᵉ siècle par Konchok Gyalpo, issu de la puissante famille Khön, particulièrement influente dans la région du Kham. Ces différentes écoles rivalisaient entre elles, le pouvoir passant de l'une à l'autre, étant parfois religieux, parfois politique, sans que cela fût toujours bien défini.

Puis arriva le siècle mongol, le XIIIᵉ siècle. Kubilai Khan fonda la dynastie Yuan en 1271 et établit sa capitale à Dadu (l'actuelle Pékin). Il créa une institution impériale chargée des affaires du Tibet et du bouddhisme, et en confia la direction à Phagspa, le chef de l'école Sakya, qui était aussi son précepteur spirituel. Celui-ci reçut le titre de Précepteur Impérial et l'autorité sur le Tibet, qui fut intégré à l'empire mongol aux côtés de la Chine et d'autres régions. Cette relation reposait sur un lien de patronage réciproque entre le souverain et le religieux.La dynastie chinoise des Ming (1368-1644) ne favorisa aucune école bouddhique ni famille tibétaine, et maintint l'administration héritée des Mongols. C'est sous cette dynastie que Tsongkhapa (1357-1419), grand réformateur du bouddhisme tibétain, fonda la quatrième école, l'école Gelug (ou des « Bonnets jaunes »). Devenu l'école la plus célèbre, elle donna naissance aux lignées des Dalaï-lama et des Panchen-lama, qui détiendront conjointement les pouvoirs religieux et politiques sur le Tibet jusqu'au milieu du XXe siècle. Tsongkhapa insista sur le strict respect du code monastique qui inclut le célibat, afin de restaurer la discipline au sein de son ordre.

L'organisation administrative au sein des monastères Gelug, particulièrement efficace, les a conduits à accumuler d'immenses richesses maintenant 95% de la population tibétaine sous un un joug féodal sans pitié. Les monastères Gelug sont devenus de puissantes institutions foncières et économiques, parfois qualifiées de « franchises » prospères. Par exemple, au XIXe siècle, le monastère de Drepung à Lhassa était l'un des plus grands propriétaires terriens du Tibet, si pas du monde. Il possédait 185 manoirs, 300 pâturages, 25 000 serfs et 16 000 bergers. Il était également l'un des plus grands prêteurs d'argent, avec une part importante de ses revenus provenant des prêts usuraires.
Sous la dynastie Qing, le Tibet était divisé en trois grandes régions historiques : le Kham (actuel Sichuan occidental), l'Amdo (actuel Qinghai) et l'U-Tsang (bassin central autour de Lhassa et Shigatsé). Cette dernière avait été intégrée à l'empire tibétain dès le VIIe siècle, après la conquête du royaume de Zhangzhung (les confins ouest du Tibet) par le roi Songtsen Gampo. L'ensemble de ces régions couvre une superficie d'environ 2,5 millions de kilomètres carrés, soit près d'un quart de la Chine actuelle. Il convient toutefois de noter que cette zone, désignée par le 14ème dalaï-lama sous le terme de « Tibet historique » ou « Grand Tibet », n'a pas toujours constitué une entité administrative unique sous les Qing.
La définition exacte du « Grand Tibet » fait l'objet de lectures historiques et de politiques divergentes, toutefois c'est bien ce territoire immense qui est revendiqué par le 14ème dalaï-lama en complicité avec les États-Unis. La Chine estime que ce territoire lui revient, arguant que depuis le XIIIe siècle, elle l'administre avec une assiduité variable, fluctuant au gré des dynasties et de la politique intérieure.
Quelques repères utiles
L'histoire du bouddhisme tibétain est longue de plus de deux millénaires, il est périlleux de la décrire en une page. J'y ai consacré deux livres : « Histoire du bouddhisme tibétain, la compassion des puissants », et « Tibet en transition » qui est un récit de mes voyages en terres tibétaines, mais qui en même temps revient sur l'histoire du Tibet.
Un des guides tibétains qui m'a accompagné sur les routes vers le royaume de Gugé (dans les confins ouest du Tibet) m'a un jour livré un résumé de cette histoire en 4 × 2 noms à mémoriser. J'ai trouvé que c'était des points de repères judicieux. Je vous les livre à mon tour.
Les deux premiers sont des fondateurs : Padmasambhava est le fondateur du bouddhisme tibétain au VIIIᵉ siècle, et Tsongkhapa en est le réformateur et le fondateur de l'école Gelug au XIVᵉ siècle. Les deux noms suivants sont ceux de deux poètes et gurus : Atisha et Milarepa, qui ont marqué la Renaissance du bouddhisme tibétain autour du XIᵉ siècle en créant de nouvelles écoles. Puis il y a deux rois : Songtsen Gampo et Langdarma. Le premier est celui qui a fait entrer le bouddhisme au Tibet au VIIᵉ siècle, et le second est celui qui fut assassiné au IXᵉ siècle pour avoir voulu le retour de la religion bön. Enfin, il y a deux dalaï-lamas ou dignitaires politico-religieux de l'école Gelug : le Grand Cinquième (1617-1682) et le Grand Treizième (1876-1933), qui furent deux pivots de l'histoire du bouddhisme tibétain, l'un au XVIIᵉ siècle, l'autre au tournant du XXᵉ siècle.
Au XVIIᵉ siècle, le « Grand Cinquième » fut très actif dans la région du Kham ; il y implanta 13 monastères de l'école Gelug, dont celui de Shouling. En allant de Chengdu à Lhassa par la route nord (la Nationale 317 et ses secondaires), on a rencontré un nombre impressionnant de monastères, temples, stupas et autres édifices religieux. Tous étaient fréquentés et bien entretenus, témoignant de la dévotion des habitants.








