Pourquoi l’Inde et la Chine s’affrontent sur le « Toit du monde »

par Albert Ettinger, le 14 octobre 2020

Dans son édition d’octobre 2020, Le Monde diplomatique vient de publier un article sur les récents incidents frontaliers entre l’Inde et la Chine et, plus généralement, sur les relations conflictuelles entre les deux géants asiatiques. Sous le titre « Provocations autour d’une frontière himalayenne jamais stabilisée : Pourquoi la Chine et l’Inde s’affrontent sur le Toit du monde », une certaine Vaiju Naravane entend faire la lumière sur un conflit vieux d’au moins 60 ans. L’article est flanqué d’un encadré intitulé « Des territoires imbriqués », écrit par la même Mme Naravane qui est professeure de journalisme à l’université Ashoka en Inde.

Confier un tel sujet à quelqu’un qui appartient à l’une des parties du conflit n’est certainement pas le meilleur choix si l’on veut garantir la probité et l’impartialité du compte-rendu ou de l’analyse. On ne s’étonnera donc que modérément du fait que Mme Naravane n’a pas réussi à refréner ses sentiments patriotiques (ou à cacher ses ressentiments nationalistes). Cela n’empêche pas que sa contribution mérite une lecture attentive et qu’elle soit riche d’enseignements.

 

L’Inde se range ouvertement du côté des ennemis de la Chine

Mme Naravane a le mérite de ne pas passer sous silence le « brusque virage de politique étrangère » opéré par le gouvernement indien du BJP « à partir de 2014. » En effet, sous le régime hindou-fasciste du premier ministre Modi, l’Inde a multiplié les provocations et les gestes inamicaux envers son voisin chinois.

Le gouvernement indien « a signé avec l’administration américaine une ‘Vision stratégique commune pour l’Asie-Pacifique et l’océan Indien’ (Joint Strategic Vision for the Asia-Pacific and Indian Ocean Region) ». L’Inde a ainsi « accédé au statut de ‘partenaire majeur de défense’ des États-Unis ; elle a participé à une force opérationnelle américano-japonaise en mer de Chine méridionale en envoyant plusieurs navires de guerre, et a commencé à accueillir dans le golfe du Bengale l’opération ‘Malabar’, une série d’exercices militaires qui visent notamment à bloquer l’accès au détroit de Malacca, situé entre la Malaisie et l’Indonésie, par qui doivent transiter 40% des exportations de la Chine et 90% de ses importations de pétrole. » (C’est sans doute ce que Washington entend par « garantir la liberté de navigation » !)

Modi et Trump à Houston/Texas le 22 septembre 2019 (Source flickr)
Modi et Trump à Houston/Texas le 22 septembre 2019 (Source flickr)

 

Elle a « conclu avec les États-Unis et le Japon des accords prévoyant une fourniture de soutien logistique et a intensifié sa coopération bilatérale avec l’Australie, un pays dont les relations avec Pékin sont tendues. » Désormais, « le Japon, les États-Unis ou l’Australie » sont donc « des pays alliés ».

Mais Modi ne s’est pas contenté « d’afficher son amitié avec les États-Unis, principal rival de la Chine ». Il n’a cessé « d’attiser le sentiment antichinois dans le pays », et il a donné un « coup de frein » aux « investissements chinois dans des secteurs-clés comme les chemins de fer, les infrastructures et les télécommunications », quitte à « risquer de pénaliser davantage l’économie indienne que celle de son voisin. »

Se sont ajoutés à tout cela, et en rapport avec les différends frontaliers : « l’abrogation du décret, en août 2019, de l’article 370 de la Constitution indienne, qui a mis fin à l’autonomie du Jammu-et-Cachemire » ; « la publication de cartes incluant dans le territoire indien le Gilgit (sous contrôle pakistanais) et l’ensemble du Ladakh (Aksai Chin compris) » ; les déclarations de ministres indiens « affirmant, tel le ministre de l’intérieur devant le Parlement le 6 août 2019, que l’Inde allait reconquérir l’Aksai Chin » ainsi que « le Gilgit et la partie du Cachemire gérée par le Pakistan ». À ces déclarations d’intention agressives correspondent des actes sur le terrain : « Depuis une dizaine d’années, New Delhi a entrepris de renforcer ses infrastructures militaires et son réseau routier dans le Nord et le Nord-Est. »

 

Probité et objectivité journalistique ?

Tous ces faits pourtant relatés dans son article n’empêchent pas Mme Naravane d’imputer la responsabilité des récents incidents de frontière à la Chine et à elle seule, allant jusqu’à l’accuser de « velléités expansionnistes », « d’empiètements permanents et d’interventions militaires pour faire bouger les lignes » et d’une « tactique du salami » visant à « grignoter des territoires ».

Plus généralement, elle fait grief à la Chine de vouloir, selon son avis, « empêcher que l’Inde rejoigne le rang des grandes puissances » et de tenter d’ « étouffer dans l’œuf les ambitions indiennes de domination régionale » en utilisant « ses énormes réserves financières pour se rapprocher de voisins de l’Inde, le Népal, le Bangladesh et le Sri Lanka, au grand dam de sa rivale. »

Une « rivale » qui, tout comme Mme Naravane apparemment, ne peut pardonner à la Chine socialiste ses progrès économiques époustouflants et sa modernisation réussie qui contrastent fortement avec le marasme économique et social indien. (1) En effet, partie en 1988 d’un PIB « comparable » à celui de l’Inde, aujourd’hui la Chine « pèse cinq fois plus que son voisin du Sud », de sorte que celui-ci fait plus que jamais « pâle figure face au colosse chinois ». L’épidémie du Covid-19 et l’incompétence avec laquelle elle a été gérée par le gouvernement Modi va inéluctablement creuser encore plus l’écart entre les deux pays.

 

Le Tibet du Sud annexé par l’Inde

Les différends frontaliers sino-indiens concernent la frontière entre la Région autonome du Tibet (RAT) chinoise et la frontière que l’Inde a héritée du temps où elle était une colonie britannique. À l’ouest, les territoires disputés sont pratiquement inhabités ; ils n’ont qu’un intérêt purement stratégique. Mais à l’est, les choses sont différentes. Car la partie orientale de ces territoires, « sous contrôle indien », est appelée « Tibet du Sud » par la Chine. L’Inde en a fait son État de « l’Arunachal Pradesh – qui portait le nom de North-East Frontier Agency (NEFA) pendant la domination britannique » .

Mme Naravane explique que ce territoire couvre « approximativement 90 000 kilomètres carrés » (ce qui est plus que le double de la Suisse et approximativement le triple de la Belgique !), que « la frontière » y « est appelée ‘ligne McMahon’, du nom du géomètre britannique qui l’a dessinée. » Elle « a été définie conjointement par les Britanniques et les Tibétains lors de la conférence de Simla en 1914 ». Hélas, ni l’ancienne « République de Chine », ni « plus tard la République populaire de Chine » ne l’ont jamais reconnue. La professeure de journalisme omet pourtant de mentionner que l’accord des représentants de Lhassa n’avait aucune valeur juridique puisque le Tibet n’était pas un État souverain reconnu par la communauté internationale. (2)

 

« Traités inégaux » imposés par le colonisateur britannique

Selon Mme Naravane, « la Chine » a tort quand elle « récuse tous les accords signés entre les Britanniques et les Tibétains en les qualifiant de ‘traités inégaux’ qu’elle n’est pas tenue d’honorer. » Il faut sans doute rappeler à Madame que la Grande-Bretagne, première puissance coloniale du monde au 18e, au 19e et jusqu’au milieu du 20e siècle, a agi envers la Chine en rogue state, en État voyou au plein sens du terme.

« Le Gouverneur général de l’Inde George Curzon et son épouse Mary Curzon sur le dos de l’éléphant ‘Lakshman Prasad’ à Delhi, le 29 décembre 1902. » (Source : Wikimedia commons) La légende ne mentionne pas les noms des valets indigènes.
« Le Gouverneur général de l’Inde George Curzon et son épouse Mary Curzon sur le dos de l’éléphant ‘Lakshman Prasad’ à Delhi, le 29 décembre 1902. » (Source : Wikimedia commons) La légende ne mentionne pas les noms des valets indigènes.

 

Souvenons-nous des Guerres de l’opium qui ont vu, entre autres, le saccage de l’ancien Palais d’été et l’occupation militaire de la Cité interdite à Pékin. Souvenons-nous des traités inégaux de Nankin (1842), de Tientsin (1858) et de la Convention de Pékin (1860) qui en résultèrent et qui stipulaient : la légalisation du commerce de l’opium, l’annexion britannique de Hong Kong et des iles avoisinantes, des réparations chinoises à payer pour couvrir les dépenses de guerre des Britanniques, l’ouverture des ports chinois, l’exterritorialité accordée aux ressortissants (commerçants et missionnaires) britanniques, etc. Souvenons-nous enfin de l’ « invasion du Tibet par un contingent de l'Armée des Indes britanniques » en 1903-1904, au cours de laquelle « des centaines de Tibétains armés de vieillottes armes à chargement par la gueule et d'épées sont fauchés par des fusils modernes et des mitrailleuses Maxim. » Le 13e dalaï-lama prit la fuite pour se réfugier en Mongolie chinoise ; les responsables tibétains restants furent obligés de signer une convention qui faisait du Tibet un protectorat britannique.

Voici le commentaire d’un grand quotidien parisien de l’époque. Le Petit Journal écrit « dans son numéro supplémentaire illustré du dimanche 20 novembre 1904 : ‘Quant à la diplomatie européenne, elle ne semble pas s'être autrement émue de cette violation flagrante des traités, de cette audacieuse atteinte à l'intégrité de l'empire chinois, dont ne l'oublions pas, le Thibet est une des provinces principales.’ » (3)

 

« En Chine, le gâteau des Rois et… des Empereurs » (Le Petit Journal, 16 janvier 1898). La Chine partagée entre les grandes puissances (Grande-Bretagne, Allemagne, Russie, France et Japon de l'ère Meiji). - On notera la représentation raciste du personnage qui représente la Chine impériale, contrairement, par exemple, à la représentation de la « Marianne » française…
« En Chine, le gâteau des Rois et… des Empereurs » (Le Petit Journal, 16 janvier 1898). La Chine partagée entre les grandes puissances (Grande-Bretagne, Allemagne, Russie, France et Japon de l'ère Meiji). - On notera la représentation raciste du personnage qui représente la Chine impériale, contrairement, par exemple, à la représentation de la « Marianne » française…

 

Quels sont les arguments côté indien censés justifier l’annexion du Tibet du Sud? Selon Mme Naravane, l’Inde « souligne l’ancienneté de ses liens commerciaux, culturels et religieux avec le Tibet, et rappelle que le tracé existant est un héritage du Raj – le régime colonial – britannique. La Chine n’entend aucun de ces arguments. » Ah, ces Chinois qui ne veulent pas entendre les « arguments » indiens en dépit de leur … absurdité ! Car si les traités jadis imposés à la Chine gardaient leur validité, Hong Kong serait toujours britannique, Taïwan japonaise (traité de Shimonoseki) et la Mandchourie russe. Et puis, depuis quand des « liens commerciaux, culturels et religieux » donnent-ils droit à la domination politique sur un territoire étranger ?

Mais revenons à Mme Naravane et son article. Décidément, elle ne compte pas parmi les pourfendeurs du colonialisme britannique. Atteinte plutôt, comme beaucoup de ses concitoyens, d’une sorte de syndrome de Stockholm à l’égard des anciens oppresseurs de son peuple, elle regrette même que, de son point de vue, les Britanniques « abandonnèrent le Tibet à la Chine, en faisant le pari que tous deux deviendraient des zones tampons capables de tenir les Russes à distance. » Mettant ainsi la Chine et le Tibet sur le même plan, elle insinue que le Tibet aurait été depuis des siècles un pays souverain, indépendant de la Chine. C’est ainsi qu’elle peut se permettre de réécrire l’histoire en prétendant qu’ « après la seconde guerre mondiale, la Chine se retrouva avec le Tibet, frontalière de l’Inde pour la première fois de son histoire. »

 

La politique de Nehru a mené à la guerre de 1962

Comme c’est le cas pour les récentes tensions à la frontière sino-indienne, Vaiju Naravane tient unilatéralement les Chinois pour responsables de la guerre de frontière de 1962. Elle admet pourtant que « l’Inde leur a fourni le prétexte rêvé en lançant sa ‘politique de l’avant’ (forward policy), c’est-à-dire en stationnant des troupes le long de la frontière qu’elle entendait faire reconnaître. » Être l’objet d’une « politique de l’avant » de la part d’un État voisin qui occupe militairement un territoire afin de « faire reconnaître » (d’imposer) ses propres revendications territoriales – n’était-ce pas là une raison valable, plutôt qu’un prétexte, pour la Chine de réagir avec fermeté ? (2)

Mme Naravane admet encore qu’au tournant des années 1950, le premier-ministre indien Nehru « a fait une lecture profondément erronée de la situation », en ignorant pendant « les trois ans précédant le conflit », les « nombreux signes de mécontentement envoyés par les Chinois » et en « rejetant catégoriquement la proposition que lui faisait » Zhou Enlai « de reconnaître le tracé de la ligne McMahon » à l’est si l’Inde acceptait d’abandonner ses prétentions sur les zones de l’Aksai Chin » à l’ouest.

 

Le Tibet au centre du conflit

Les raisons profondes du « mécontentement des Chinois », la professeure indienne ne les aborde qu’à la fin non pas de l’article proprement dit, mais de l’encadré.  « La Chine n’a jamais pardonné à l’Inde d’avoir offert l’asile politique au chef spirituel tibétain après sa fuite en 1959 », écrit-elle, « au point que, pour certains observateurs, ce serait l’une des raisons de l’offensive chinoise de 1962. » Sans doute, mais il faudrait apporter une petite correction quand-même : le dalaï-lama que l’Inde a accueilli sur son territoire a voulu être bien plus qu’un « chef spirituel » et un simple réfugié politique. Il y a continué et même intensifié ses activités antichinoises, et l’Inde lui a permis d’établir sur son territoire un « gouvernement en exil » soutenu par la CIA … et une « armée des lamas » vouée à combattre la Chine par des actions terroristes et d’espionnage.

Sur cette armée, la Special Frontier Force (SFF), l’autrice garde un silence complet. Elle évoque en détail les affrontements frontaliers de la nuit du 15 au 16 juin, mais évite de mentionner l’incident du 30 août 2020 au cours duquel un membre de la SFF a été tué et un autre blessé (lire notre article http://tibetdoc.org/index.php/politique/geopolitique/572-le-gouvernement-indien-utilise-l-armee-des-lamas-pour-provoquer-la-chine) . Comme l’a justement fait remarquer la presse indienne, les funérailles militaires du combattant d’ethnie tibétaine qui se sont déroulées sous des drapeaux du « gouvernement tibétain en exil » et en présence d’un haut représentant du BJP, le parti au pouvoir, donnaient « l’impression que l'Inde a remis en question la souveraineté de la Chine sur le Tibet - une ligne rouge pour Pékin ». (4)

D’ailleurs, quand Madame Naravane effleure le sujet du Tibet, elle étale au grand jour une étonnante ignorance qui culmine dans ce qu’elle affirme au sujet du Tibet du Sud et de l’un de ses monastères: « L’une des principales pierres d’achoppement concerne la ville de Tawang, qui a vu naître l’actuel dalaï-lama et dont le monastère, deuxième lieu le plus sacré pour les Tibétains après Lhassa, jouera un rôle-clé dans la nomination du prochain dalaï-lama ».

Il ne faut vraiment pas être professeure pour savoir que l’actuel 14e dalaï-lama est né dans la province chinoise du Qinghai ; que celui né (en 1682) près de Tawang, au Tibet du Sud, fut l’ « indigne » 6e de la lignée, connu surtout pour sa vie amoureuse et ses beuveries ; que Tawang n’est pas le « deuxième lieu le plus sacré » du bouddhisme tibétain et qu’en tout cas son monastère se classerait non seulement derrière le temple du Jokhang, le palais du Potala et les trois grands monastères de Sera, Drepung et Ganden des alentours de Lhassa, mais aussi derrière le monastère de Tashilumpo de Shigatsé, le monastère de Samye ou encore celui de Kumbum (Jampa ling) au Qinghai où est né Tsongkhapa, le fondateur de l’école des Gelugpa. Quant à la prophétie que Tawang « jouera un rôle-clé dans la nomination du prochain dalaï-lama », ou bien Madame a eu des visions qui lui ont permis de savoir ce que tout le monde ignore encore, ou bien, pour se faire valoir, elle a révélé par mégarde un plan jusque-là gardé soigneusement secret dans les hautes sphères de Washington et de Delhi.

Notes :

1) On n’a qu’à voir les inégalités sociales qui se creusent (http://lindeaufildesroutes.blogspot.com/2017/11/linquietante-montee-des-inegalites-en.html et https://lepetitjournal.com/bombay/actualites/linde-pointee-du-doigt-par-oxfam-sur-les-inegalites-sociales-272381), la lutte désespérée des paysans endettés acculés au suicide (https://www.cadtm.org/Etre-un-paysan-indien-aujourd-hui et https://www.liberation.fr/planete/2017/06/12/en-inde-des-agriculteurs-obtiennent-l-effacement-de-leurs-dettes_1575437 ) et le problème persistant des castes tel qu’il se manifeste dans les viols collectifs et les meurtres de jeunes femmes dalits (https://www.ledevoir.com/monde/asie/587029/l-inde-outree-par-la-mort-de-deux-femmes-dalits-victimes-de-viols-collectifs et https://www.20minutes.fr/monde/2876387-20201003-inde-cinq-policiers-suspendus-avoir-couvert-viol-collectif-meurtrier)

2) Voir notre article http://tibetdoc.org/index.php/politique/geopolitique/426-le-dalai-lama-approuve-l-annexion-du-tibet-du-sud-par-l-inde

3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9dition_militaire_britannique_au_Tibet_(1903-1904) (1903-1904)

4) Voir notre article http://tibetdoc.org/index.php/politique/geopolitique/572-le-gouvernement-indien-utilise-l-armee-des-lamas-pour-provoquer-la-chine