Le général Zhu De et le lama révolutionnaire
par Elisabeth Martens, le 15 août 2026
Durant notre road-trip en juillet 2026, je tombe nez à nez avec une statue du général Zhu De en plein centre-ville de Garzê. Rien d'étonnant à cela : ce fondateur de l'Armée rouge a joué un rôle crucial pendant la Longue Marche qui a stationné dans la région de Garzê pendant plusieurs mois. Mais la statuaire le représente en compagnie... d'un lama tibétain ! Steven, notre guide, me confirme que la rencontre entre Zhu De et un haut dignitaire du bouddhisme tibétain eut bien lieu ici, à Garzê, en 1936.

Le général Zhu De à Garzê
La Longue Marche n'a pas été un « long fleuve tranquille ». Ce fut une gigantesque retraite militaire erratique, du sud au nord de la Chine, dictée par la nécessité d'échapper aux troupes nationalistes du Kuomintang dirigées par Tchiang Kaï-chek et soutenues par les puissances occidentales. Elle s'est déroulée d'octobre 1934 à octobre 1935 pour le contingent principal mené par Mao Zedong. Cette Première Armée comptait environ 80 000 hommes au départ et entre 7 000 et 30 000 à l'arrivée (selon différentes sources). La Longue Marche s'est poursuivie jusqu'en 1936 pour d'autres factions, entre autres la Quatrième Armée commandée par Zhang Guotao, dont l'effectif initial était d'environ 100 000 hommes pour atteindre entre 12 000 et 14 000 à l'arrivée.
Le général Zhu De était le fondateur de l'Armée rouge chinoise et l'un des principaux tacticiens militaires de la révolution chinoise. Il était connu pour être un fin stratège ; grâce à son caractère conciliant et son esprit ouvert, il a réussi à garder unies les différentes factions de l'Armée rouge jusqu'à la proclamation de la République populaire de Chine par Mao en 1949.
En mai 1935, en accord avec d'autres dirigeants de l'Armée rouge, le général Zhu De prit la décision cruciale et très risquée de s'emparer du pont de Luding pour traverser la rivière Dadu. La prise de ce pont allait représenter un tournant décisif de la Longue Marche : elle permit à l'Armée rouge de briser l'encerclement des troupes du Kuomintang et de poursuivre sa route vers le nord, en direction de la préfecture autonome tibétaine de Garzê, porte d'entrée vers les « marches du Tibet ».
En 2007, lors d'un autre voyage dans les régions tibétaines du Sichuan, j'ai eu l'occasion de traverser le pont de Luding avec un petit groupe d'amis. L'eau tourbillonnait à gros bouillon sous nos pieds, le pont suspendu à 13 lourdes chaînes en fer et garni de planches bondissait dangereusement à 20 mètres au-dessus des eaux tumultueuses de la rivière Dadu. Le pont est devenu un site historique commémorant un des épisodes les plus célèbres de la Longue Marche : « la prise du pont de Luding ». Sur les soldats qui l'ont pris d'assaut, seuls les noms de quatre d'entre eux sont connus. Un mémorial avec 22 piliers, dont 18 sans nom, est érigé sur les rives de la Dadu en l'honneur des 22 soldats tombés lors de l'assaut.

Cette célèbre bataille du pont de Luding est directement associée à Zhu De. Des années plus tard, le général l'évoquait encore en ces termes : « Au cours de la Longue Marche de dix mille li, les dangers du pont de Luding sont mes souvenirs les plus marquants. »
Après la traversée du pont de Luding, les troupes de la Première Armée, celle dirigée par Mao, durent franchir des montagnes enneigées, comme le mont Siguniang qui culmine à 6250 mètres et les monts Minshan, tout aussi élevés. Puis elles traversèrent les redoutables marécages des alpages pour atteindre enfin la région de Garzê en juin 1935 et rejoindre la Quatrième Armée, celle commandée par Zhang Guotao.

La préfecture autonome tibétaine de Garzê est la porte d'entrée vers les « marches du Tibet ». Ces zones marquent la frontière entre deux mondes de langues et de cultures différentes, celle des Chinois Han et celle de diverses minorités ethniques, principalement tibétaines. Ce sont des régions montagneuses très enclavées, dominées par des seigneurs de guerre locaux et des chefferies tibétaines. Pour l'Armée rouge qui fuyait les troupes du Kuomintang, c'était un territoire reculé idéal pour se reposer après les combats sanglants du sud. Les troupes échappaient temporairement aux armées de Tchiang Kaï-chek et pouvaient se réorganiser. Certaines factions y ont stationné jusqu'en juillet 1936.
Zhu De se lie d'amitié avec un haut dignitaire bouddhiste
À Garzê, Zhu De a réussi à stabiliser et à préserver l'institution militaire au plus fort d'une crise existentielle du PCC opposant le leader de la Première Armée rouge, Mao Zedong, au leader de la Quatrième, Zhang Guotao. Grâce à son tempérament conciliateur, Zhu De a évité qu'une guerre ouverte ne se déclare entre les différentes factions de l'Armée rouge en plein cœur des marches tibétaines.
Cet épisode de tension au sein du PCC a retenu Zhu De dans la région de Garzê pendant une année. C'est durant cette période qu'il a rencontré le 5e Gada Rinpoché, un haut dignitaire bouddhiste du monastère Baili de Garzê.

Les troupes de l'Armée rouge se trouvaient alors dans une situation critique : la région, pauvre et dépeuplée, ne pouvait nourrir les dizaines de milliers de soldats. Les habitants, influencés par la propagande du Kuomintang et des seigneurs de guerre locaux, avaient fui dans les montagnes, emportant leurs biens et leurs réserves de nourriture.
Pour Zhu De, ce problème de ravitaillement était la menace directe pour la survie de l'armée, plus que les querelles intestines entre factions. Il pensa alors à s'allier au monastère de Garzê, le monastère Baili. Son abbé était le 5e Gada Rinpoché, un chef religieux influent au sein de l'école bouddhiste de Gelug (les « Bonnets jaunes ») dont il avait entendu le plus grand bien.
Le 5e Gada Rinpoché était né en 1903 dans une famille de paysans pauvres de Ganzi, dans l'ouest du Sichuan. Il avait été reconnu dès l'âge de sept ans comme la réincarnation du 4e Gada Rinpoché. Parti à 17 ans pour étudier au monastère de Ganden à Lhassa, il obtint après huit ans d'études le titre prestigieux de Geshe Lharampa, le plus haut grade universitaire du bouddhisme tibétain. De retour à Ganzi, il succéda au 4e Gada Rinpoché et devint l'abbé du monastère de Baili. Sa sagesse, sa générosité et son engagement envers les plus pauvres lui ont valu une grande estime parmi les habitants de la région.
Ayant eu vent de la grande sagesse du Rinpoché, Zhu De alla le trouver et lui expliqua les objectifs de l'Armée rouge en insistant sur la lutte pour les pauvres et contre l'oppression, et en montrant les points communs avec les valeurs du Rinpoché, comme sa mission de « sauver le peuple de ses souffrances ». Les deux hommes se sont rencontrés à neuf reprises pour des discussions approfondies. Aux questions du Rinpoché concernant les « dirigeants de la révolution », Zhu De a exposé les thèses de Marx et la libération possible de l'humanité, ce à quoi le Rinpoché a répondu en faisant le parallèle avec l'enseignement du Bouddha. Zhu De a réussi à convaincre l'abbé de la sincérité des idéaux de l'Armée rouge.
Leurs rencontres eurent un impact immédiat et considérable sur la situation des troupes. Le Rinpoché a non seulement ouvert les greniers de son propre monastère en offrant 17 tonnes de blé et 2 tonnes de pois chiches, mais il a également convaincu d'autres monastères de la région et les populations locales de soutenir l'Armée rouge. Grâce au prestige du 5e Gada Rinpoché et à l'esprit d'ouverture de Zhu De, la région est passée d'une zone d'hostilité à un lieu de refuge pour les soldats en détresse.
De cette coopération naquit une amitié sincère entre Zhu De et le dignitaire bouddhiste. Zhu De lui offrit même un fusil de chasse en gage d'amitié et le surnommait volontiers « camarade Rinpoché ».
Le Rinpoché a aussi joué un rôle clé dans la création du « gouvernement de Bopa », dont il est devenu vice-président. « Bopa » est la transcription chinoise du terme tibétain Bod pa, qui signifie « Tibétain » ou « peuple tibétain ». Ce « gouvernement de Bopa » est présenté comme une expérience précoce d'autonomie régionale pour les minorités ethniques mise en place par le Parti communiste chinois, bien avant la création officielle de la Région autonome du Tibet en 1965. Il a fonctionné pendant environ deux mois, de mai à juillet 1936, et a aidé l'Armée rouge à collecter des vivres, à confectionner des vêtements chauds, à recruter des guides et des traducteurs, à soigner ses blessés, etc. Il s'est dissous lorsque l'armée a quitté la région pour poursuivre sa marche vers le nord.
Le destin tragique du lama révolutionnaire
Quant au 5e Gada Rinpoché, il connut un destin tragique. Son engagement aux côtés des communistes ne s'arrêta pas en 1936, il joua par la suite un rôle important dans les tentatives de médiation pour l'intégration pacifique du Tibet dans la Chine populaire en 1950.
En 1950, après la libération du Xikang, le 5e Gada Rinpoché fut nommé à des postes importants au sein du gouvernement militaire et politique du Sud-Ouest. À cette époque, le Xikang était une province spécifique (qui correspond environ à l'ancien Kham ou à la partie ouest du Sichuan actuel) sur laquelle l'entité administrative de plus haut niveau, le « Sud-Ouest », exerçait son autorité. Le gouvernement central cherchait activement une solution pacifique pour libérer le Tibet, mais les autorités tibétaines, sous l'influence des puissances étrangères, se montraient rétives à toute proposition.
Le 5e Gada Rinpoché proposa alors ses services de médiateur : il se rendrait à Lhassa afin de convaincre les autorités tibétaines de négocier avec le gouvernement central. Conscient du danger, le général Zhu De voulut assurer la sécurité de son fidèle ami. Il lui envoya un télégramme l'invitant à se rendre à Pékin pour assister à la Conférence consultative politique. Mais le Rinpoché refusa, il considérait que la libération du Tibet était primordiale, et il réaffirma sa détermination auprès de Zhu De.

Le 10 juillet 1950, le 5e Gada Rinpoché quitta Garzê pour le Tibet. Arrivé à Chamdo le 5 août, il s'empressa de rencontrer les autorités et la population locales pour leur expliquer la politique du gouvernement central. Ses discours furent bien accueillis par la population, mais suscitèrent la crainte des autorités. Chamdo était alors le verrou stratégique de l'est du Tibet, administré par le fougueux chef de geurre, Ngabo Ngawang Jigme. Le laissez-passer pour Lhassa fut refusé au Rinpoché et les autorités tibétaines mirent tout en œuvre pour l'empêcher de poursuivre sa route vers la capitale tibétaine.
Dans l'impasse, 5e Gada Rinpoché tenta de contacter Lhassa par l'intermédiaire de la station radio de Chamdo, dirigée par un certain Robert Ford. Celui-ci avait été officiellement engagé par le gouvernement de Lhassa (le Kashag) par l'intermédiaire du gouvernement britannique pour installer et faire fonctionner leur tout premier réseau de radio dans l'est du Tibet (l'ancien Kham). Envoyé à Markham, puis à Chamdo en 1948, Robert Ford avait pour tâche officielle d'améliorer et moderniser les communications radio, mais en réalité, il agissait comme un agent de renseignement au service de l'administration tibétaine et britannique. Les services diplomatiques occidentaux étaient sur le qui-vive pour recevoir les rapports de Ford sur la météo, les mouvements de troupes, la situation politique à Chamdo, etc., car les Britanniques ne voulaient en aucun cas que le Tibet fut pris par l'Armée populaire de libération (APL, l'armée chinoise) considérant que le Tibet se trouvait sous leur administration.
En 1950, la tension était à son comble : la République populaire de Chine, proclamée un an plus tôt, s'apprêtait à intégrer le Tibet. C'est dans ces circonstances que le 5e Gada Rinpoché arriva à Chamdo et qu'il rencontra les autorités locales qui devaient lui forunir le laisser-passer pour Lhassa. Mais le 22 août 1950, le Rinpoché fut trouvé assassiné, il avait été empoisonné.
Robert Ford fut immédiatement accusé, l'Armée populaire de libération le qualifiant d'« espion impérialiste » à la solde du gouvernement britannique. Pour Pékin, sa station radio servait à coordonner une résistance armée et à transmettre des renseignements militaires aux ennemis de la République populaire. Il fut emprisonné pendant près de cinq ans par les autorités chinoises. Jusqu'à ce jour, le mystère reste entier : l'identité de la personne ayant empoisonné le 5e Gada Rinpoché reste historiquement non élucidée et sujette à controverse.

Un mémorial en souvenir de la rencontre entre Zhu De, haut dirigeant de l'Armée rouge et le 5e Gada Rinpoché, haut dignitaire du clergé bouddhiste fut érigé à Garzê rappelant la rencontre, l'ouverture d'esprit et l'idéal de justice des deux amis.
Quant à Robert Ford, de retour en Angleterre, il écrivit un livre de mémoires devenu un classique sur cette période charnière de l'histoire tibétaine, intitulé en anglais Captured in Tibet (publié en français sous le titre Tibet, Rouge et Blanc ou Agent au Tibet). Il y témoigne à la fois de la vie dans le Kham à la fin des années 1940 et des dramatiques événements de l'automne 1950 à Chamdo... En 2013, le dalaï-lama lui a décerné le prix "Lumière de la vérité" pour avoir oeuvrer en tant qu'agent de renseignement britannique pour la défense du haut clergé bouddhiste du Tibet qui, ne l'oublions pas, a opprimé 95% de la population tibétaine pendant des siècles.



























