Le Bhoutan comme exemple d'un « futur Tibet libre » ?

par Jean-Paul Desimpelaere, le 6 mai 2010

Le 14ème dalaï-lama écrivait dans sa « vision pour l’avenir » – une sorte de préparation de constitution pour un Tibet indépendant – que le Tibet, sous sa gouverne, n’introduirait ni le capitalisme, ni le socialisme, mais un autre système.

 

On peut comprendre qu’il rejette le socialisme étant donné l’expérience de l’ancienne élite tibétaine avec le socialisme chinois. Mais, entre-temps son gouvernement et son administration en exil sont bien accoutumés au capitalisme, un système qu'il dit aussi vouloir rejeter pour son nouveau au Tibet. D’après son texte, il voudrait retourner à une économie basée sur la propriété foncière à une version modernisée du système théocratique et féodal qui régnait au Tibet avant 1959.

Il pense par exemple attribuer quelques libertés, comme celles qui existent en Occident : un système pluripartite avec le droit de vote, la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire), la liberté d’expression. Sans doute a-t-il observé qu’en Occident ces libertés ne représentent pas une réelle menace pour la classe dirigeante.

Dans les faits, son gouvernement et son administration en exil sont déjà organisés selon ce schéma grâce aux réformes des quinze dernières années, bien que ce soient toujours les mêmes familles de l’ancienne élite tibétaine qui mènent la barque, soutenues par des entreprises privées et par les organisations de soutien internationales.

Dans le « Guidelines for international development projects and sustainable development in Tibet »(1), un texte de l’administration du 14ème dalaï-lama servant de mode d’emploi pour les investisseurs étrangers au « futur Tibet libre », on trouve une allusion au Bhoutan comme « état modèle ». D'ailleurs, le 14ème dalaï-lama aime se servir de la notion de « Bonheur National Brut » qu’il reconnaît avoir empruntée au Bhoutan. Il y voit un slogan pour le futur système économique « libre » du Tibet.


Pourtant, un reportage paru dans « Le Soir » dépeint un côté obscur de ce BNB du Bhoutan : 106.800 réfugiés bhoutanais vivent depuis 15 ans au Népal, où ils sont alimentés par l’Europe. Ils sont casés dans des baraquements au sud-est du Népal. « 106.800 personnes » est le chiffre officiel du PAM (organisation de l’ONU pour la distribution de vivres). Mais l’ONU voudrait les recompter car leurs plus jeunes enfants ne sont pas enregistrés dans ces statistiques. Le Bhoutan comptant environ un million d’habitants, il s’agit donc d’un dixième de la population qui vit dans des camps en attendant d’être déplacés aux États-Unis et en Europe... mais ils ne sont pas les bienvenus en Belgique (2). L’Europe alloue un budget annuel de 2 millions d’euros pour l’approvisionnement en vivres de ces réfugiés. Mais pourquoi ont-ils fui le Bhoutan ?


Cet état lamaïste a validé en 1985 une loi discriminante qui limite les droits des hindous. Le HCR (Hauts Commissariat aux Réfugiés) de l’ONU qualifie cette loi « d’ethno-nationaliste » car elle vise à préserver la position privilégiée de la culture bouddhiste traditionnelle (3). Les réfugiés dont il est question sont principalement des Lhotsampas, des Népalais qui résident depuis quatre, voire cinq générations au Bhoutan et qui sont hindous, pas bouddhistes. Le gouvernement bhoutanais les a privés de leurs droits civils, de l’accès au marché du travail et de l’enseignement dans leur propre langue. De plus, ils ont du abandonner le port du costume traditionnel népalais pour celui du Bhoutan. C’est un peu comme le port du voile chez nous, mais en pire. Des émeutes ont suivi, puis la répression.


Depuis le début des années nonante, ces anciens Népalais sont poussés à quitter le territoire par diverses tracasseries ou sont directement mis à la porte. Serait-ce par compassion ? Le Bhoutan est un état lamaïste d’une des quatre écoles du bouddhisme tibétain, très influente en politique. Ce n’est pas la même école que celle du 14ème dalaï-lama, dans le passé, elles étaient même rivales, mais le 14ème dalaï-lama prend quand-même le Bhoutan comme exemple pour ce qu’il veut voir renaître au Tibet.


Le Bhoutan vit à 90% de l’agriculture. Pour le reste, il livre de l’électricité hydraulique à l’Inde. Le système économique est basé sur la propriété foncière et les entreprises privées, ce qui entraîne des différences de revenus énormes. La famille royale et son administration paradent fièrement avec son BNB, de l'Inde jusque chez nous, alors qu'au Bhoutan même l’espérance vie est de 66 ans (World Factbook, Cia).


C’est au moment des expulsions du Bhoutan que le gouvernement en exil du 14ème dalaï-lama a publié son texte « Guidelines for international development projects and sustainable development in Tibet » (1) dans lequel l’état bhoutanais est cité comme modèle à suivre pour un « futur Tibet libre ». Une nation, UN peuple ?

Notes
(1) En français : « Lignes de conduite pour les projets de développement internationaux et le développement durable au Tibet », voir le site web du gouvernement en exil, Tibet.net, chapitre trois du texte.
(2) Voir l’article sur le Bhoutan intitulé « Eén natie, één volk » paru dans MO-Magazine, le 7 février 2008.
(3) HCR de l’ONU, dans le rapport « The State of the world’s refugees 2006 », chapitre 5 : « Bhutanese refugees in Nepal », 19/04/2006.
(4) Sources : « A Future Vision », 14ème dalaï-lama, 26/02/1992 Site web de la « Central Tibetan Administration », administration en exil du 14ème dalaï-lama. Le Soir, 03/01/2007. CIA, World Factbook on internet.

 

au Bouthan (photo du Net)
au Bouthan (photo du Net)